Articles : Pourquoi le Grand Tétras a besoin de sapinière âgée.

Les sapinières et le Grand Tétras :

Le Massif Vosgien abrite encore une centaine de Grand Tétras mâles adultes, ou Coq de bruyère. Dans les années 1950, l’espèce était répandue sur l’ensemble du Massif, y compris le piémont et certaines forêts de plaine comme à Haguenau. Depuis, la régression a été spectaculaire et aujourd’hui, l’espèce ne fréquente plus au maximum que 25 000 ha, soit 6% de la surface forestière du Massif. Comment expliquer un tel recul alors que la forêt ne cesse de s’étendre et que l’espèce n’est plus chassée depuis 1974 ?

  
Le Grand Tétras est une espèce originaire de la taïga, adaptée au froid et aux forêts résineuses. Pendant toute la mauvaise saison, il ne quitte pas son territoire où il survit en se nourrissant exclusivement d’aiguilles de conifères : sapin, mais aussi pin sylvestre, voire épicéa. En fait, la composition des essences importe peu, dans la mesure où il existe toujours un minimum de résineux, et où divers feuillus (hêtre, sorbier, bouleau, etc….) sont également présents. Ces critères sont généralement remplis dans la sapinière vosgienne (il serait d’ailleurs plus exact de parler de Hêtraie sapinière) et, ne peuvent, sauf exception, être considérés comme limitants.
 
La structure de la forêt apparaît beaucoup plus importante que sa composition. Le Grand Tétras est en effet un oiseau inféodé aux peuplements âgés, dont la structure entrouverte et diversifiée est de loin la plus favorable à l’espèce.  Dans les Vosges, une étude, réalisée récemment par l’Office National de la Chasse et le CEMAGREF sur demande du Groupe Tétras Vosges (GTV), a croisé de façon informatique l’âge estimé des peuplements forestiers (fichier DEFORPA) avec l’aire de présence régulière du coq de bruyère (réf 1989 – GTV). Les résultats sont très démonstratifs et ont d’ailleurs fait l’objet d’une communication lors du dernier symposium international sur les Tétraonidés, qui s’est tenu en septembre dernier à Rovaniemi (Finlande) : dans la sapinière vosgienne, les peuplements âgés de plus de 120 ans sont les plus favorables au coq de bruyère. Les stades de jeunes forêts ( fourrés, perchis) sont défavorables, car globalement toujours trop fermés (myrtille et perchoirs absents).
 
 Naturellement, la sapinière se renouvelle suivant un rythme très lent, de l’ordre de 300 ans. Dans ce cycle, les stades jeunes ne couvrent qu’un très faible pourcentage de la surface ; plus de la moitié de la forêt est occupée par des peuplements sénescents dont la structure est très favorables au grand coq.  On a du mal à imaginer aujourd’hui quel devait être l’aspect de la sapinière vosgienne avant la mise en oeuvre (relativement récente) d’une sylviculture rationnelle et son application systématique. Des aménagements forestiers rédigés au milieu du 19ème siècle décrivent encore une « futaie peu dense, surmontée de vieux bois surannés » et dans laquelle « introduire l’éclaircie, ce serait provoquer des clairières qui ne se forment que trop souvent ». Un biotope idéal !
 
Cette phase de sénescence a totalement disparu de la forêt cultivée et aujourd’hui, le Grand Tétras  ne subsiste plus que là où la régénération intensive de la forêt est difficile (pour des raisons  essentiellement stationnelles). L’abandon du jardinage au profit de la futaie régulière, avec ses coupes rases  et ses plantations à l’échelle de parcelles entières, a sonné le glas du Tétras sur l’essentiel de son territoire. En outre, l’extension du réseau de routes et de pistes forestières, considérable au cours des 30 dernières années, n’a pas été accompagnée par des mesures de protection, à la différence par exemple de ce qui a été fait en Forêt Noire. L’explosion récente du « tourisme vert », notamment sous la forme de loisirs hivernaux, constitue donc une menace permanente pour les derniers refuges.
 
Il y a fort à craindre que le Grand Tétras ne survive pas à un nouveau raccourcissement du rythme de renouvellement de la sapinière vosgienne. Une étude du Groupe Tétras Vosges montre que le rythme actuellement prévu par les aménagements forestiers est inférieur à 120 ans et tant encore à diminuer. Cette étude n’a pas été validée par l’Office National des Forêts, mais une note récente faisant suite au rapport BIANCO, indique pour la sapinière vosgienne un rythme de seulement 100 ans. Un tel scénario effacerait d’un seul coup tous les efforts entrepris depuis plusieurs années pour préserver l’espèce et ses habitats sur le Massif. De plus, même si des efforts sont consentis sur les 25 000 ha de l’aire de présence définie en 1989, ceux ci seraient bien insuffisants pour la restauration de ses habitats à l’échelle du massif.
 
Les forêts âgées ne sont pas favorables qu’au Grand Tétras mais aussi à beaucoup d’autres espèces animales ou végétales, également rares et menacées. Ceci concerne notamment les mammifères et oiseaux cavernicoles, les insectes xylophages et beaucoup de champignons, tous inféodés aux arbres creux et dépérissants. C’est avec raison que le Grand Tétras a été retenu comme espèce bio-indicatrice des milieux forestiers sensibles par la nouvelle charte du  Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges.
 
Sur le plan économique aussi, il n’est pas sûr qu’un rajeunissement excessif aille dans le sens de la gestion durable : l’entretien des jeunes peuplements coûte cher et jusqu’à présent, les arbres de gros diamètre sont les plus rémunérateurs. Que se passera-t-il quand ces derniers auront été coupés ? Des scieurs s’interrogent. A l’Office National des Forêts, certains aménagistes envisagent un retour à des âges d’exploitabilité plus élevés.  Pourquoi, alors que certains aspects de la sylviculture vosgienne sont largement subventionnés par le contribuable (création de routes et de pistes forestières, purge de la mitraille, plantations, élagage, voire bientôt fertilisation et amendements calcaires) ne pas imaginer un label de qualité « Tétras » pour les dernières forêts du Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges à abriter l’espèce ?
 
 Pour l’avenir du Grand Tétras, et beaucoup d’autres raisons, laissons vieillir les sapinières vosgiennes…. 
 
Groupe Tétras Vosges – Octobre 1999
 
 
Bibliographie :
 
 
BIANCO (1998). La Forêt : une chance pour la France. Rapport au premier ministre.
 
MENONI E., TAUTOU L., MAGNANI Y., POIROT J., LARRIEU L. (1999).-Distribution of Capercaillie in relation to age and species composition of forest stands in the Vosges
 
GROUPE TETRAS VOSGES  (1998). - Suivi des habitats à Grand Tétras sur le Massif Vosgien, situation au 01/01/98
 
GROUPE TETRAS VOSGES (1997).- Grand Tétras, Question de survie : annales des Journées techniques 1995.
 
OFFICE NATIONAL DES FORETS (1998).- Possibilités en forêts bénéficiant du régime forestier, niveau actuel et évolution souhaitable
 
TAUTOU L. (1997).-Evaluation des biotopes à Grand Tétras, test de protocoles et propositions méthodologiques sur le massif vosgien.
 
 

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